« Google effect » : les écrans sont-ils néfastes à la mémorisation ? la connaissance à portée de clic dispense-t-elle d’apprendre ?

« Google effect » : les écrans sont-ils néfastes à la mémorisation ? la connaissance à portée de clic dispense-t-elle d’apprendre ?

Google effect écran mémorisation

Le Google Effect : Internet serait dommageable à la mémorisation

Une étude de Sparrow publiée dans la revue Science en 2011 a conduit à l’invention de l’expression « Google effect ». Le protocole de cette étude était le suivant : les participants devaient lire sur écran des faits susceptibles d’être trouvés sur Internet (par exemple, « L’explosion de la navette Columbia a eu lieu en février 2003 ») puis ils devaient écrire chaque fait dans un fichier sur ordinateur. À la moitié des participants, les expérimentateurs disaient que ce fichier allait être supprimé et à l’autre moitié qu’il allait être conservé.

Après avoir tapé sur ordinateur les informations qu’ils avaient trouvées sur Internet au sujet des faits en question, les participants devaient écrire de tête le maximum de faits dont ils se souvenaient.

Il s’est avéré que les participants qui pensaient que le fichier dans lequel ils avaient écrit les informations serait effacé se sont souvenu de 50% de plus d’informations que ceux auxquels on avait dit que le le fichier resterait enregistré sur l’ordinateur.

Les auteurs de l’étude ont alors parlé du « Google effect » qui consiste à dire que les personnes augmentent leur capacité de mémorisation quand elles pensent qu’elles ne pourront plus accéder à l’information. Les auteurs de cette étude ont donc conclu que, lorsque l’on sait qu’une information est accessible sur Internet, on la retient moins bien.

Les limites de l’étude sur le Google Effect

Pourtant, Hippolyte Gros et ses co-auteurs écrivent dans leur livre Les neurosciences en éducation qu’une limite de l’expérience est de ne pas avoir comparé avec un groupe qui recherchait une information sur support papier. On peut dès lors se demander si c’est le fait de savoir que l’on peut retrouver l’information sur Internet qui est déterminant pour ne pas mémoriser ou tout simplement le fait de savoir que l’information se trouve quelque part où elle peut être consultée (par exemple dans une médiathèque).

Un lecteur fera peut-être moins d’efforts pour stocker l’information, mais cela ne suffit pas à dire qu’il est moins capable de mémoriser. Alors que le mythe dit que la lecture sur écran est néfaste à la mémorisation, la conclusion est plutôt que le fait de savoir qu’une information reste accessible diminue la tendance à la mémoriser. Ceci peut d’ailleurs être considéré comme un comportement adaptatif, à plus forte raison dans des contextes de « surinformation ». – Hippolyte Gros et coll.

 

Écrans et piliers de l’apprentissage

Si les élèves (et les enseignants) considèrent qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre des faits (parce qu’accessibles en quelques clics), les conséquences sont problématiques sur plusieurs plans :

  • une méconnaissance de la nature même de la mémoire humaine : la mémoire s’appuie sur des liens entre les informations déjà présentes en stock dans la mémoire et les nouvelles informations. Si la nouvelle information ne peut s’accrocher à rien, alors elle ne sera pas retenue. Nous avons bel et bien besoin de culture générale.
  • une non prise en compte des piliers de l’apprentissage : ce n’est pas tant le médium (écran, livre, enseignant, vidéo…) qui compte pour la mémorisation mais un ensemble de variables (la motivation, les émotions positives ressenties, l’utilité et le sens apportés à l’information, la capacité d’évocation, l’entraînement et la répétition, le vocabulaire maîtrisé, la sécurité émotionnelle/ physique/ affective, la multiplication des sources d’encodage…)
  • les algorithmes qui influencent les recherches d’information créent des bulles de filtre (toutes les informations ne sont pas affichées dans les moteurs de recherche ou les réseaux sociaux mais seulement celles filtrées et hiérarchisées en fonction des prédispositions supposées (y compris idéologiques et politiques) de l’utilisateur)

Selon Hippolyte Gros et coll., l’idée de la connaissance à portée de clic est “un miroir aux alouettes” parce qu’un humain ne peut pas chercher ce qu’il ne connaît pas ou ce qu’il n’est pas en mesure de penser, de concevoir.

De plus, le cerveau humain n’apprend pas différemment dans un monde numérique. L’apprentissage de nouvelles connaissances et de nouvelles compétences demande un effort d’attention, mais aussi un engagement actif et volontaire (donc de la motivation) et une pratique assidue. Les piliers de l’apprentissage tels qu’ils ont été formulés par les chercheurs en neurosciences ne changent pas à l’ère d’Internet et des écrans.

Lire aussi : Neurosciences : le cerveau humain n’apprend pas différemment dans un monde numérique

On pourrait ajouter les effets des biais cognitifs : même en tombant sur des informations pertinentes, une personne peut les ignorer délibérément (à cause du biais de confirmation, on a tendance à chercher des informations qui vont renforcer nos croyances et à ignorer – même inconsciemment – ou à relativiser/ rejeter les informations qui ne vont pas dans le sens de nos croyances).

 

Plus de questions que de réponses !

Ainsi, il est vrai qu’Internet modifie notre accès au savoir et que presque toute la connaissance du monde et de l’Histoire humain est accessible en quelques clics. Cependant, accéder à tous les livres comme à tous les sites du monde n’est pas synonyme d’appropriation (le fait de comprendre et d’utiliser les savoirs) et de connaissance éclairée.

Voir Internet comme une mémoire externe revient à dissocier des connaissances manipulées, extérieures à la personne, de la pensée qui manipule ces connaissances, ce qui est une aberration psychologique. Un élève ne pense pas grâce à des stocks d’informations situées hors de son cerveau, mais au travers de concepts reposant sur des expériences vécues et assimilées.  – Hippolyte Gros et coll.

Il me semble que plusieurs questions s’ouvrent alors :

 

  • comment apprendre le fonctionnement de la mémoire, de l’attention (le fameux “apprendre à apprendre”) ?

 

  • quid de toutes les autres variables qui influencent l’apprentissage (les émotions, les relations avec l’enseignant, le stress, la théorie de l’attachement, la motivation, la sécurité, la liberté, les conditions de l’engagement, les troubles de l’apprentissage…) ?

 

 

  • un bain numérique est-il synonyme de compétences numériques ? y a-t-il des compétences numériques à enseigner ? lesquelles ? comment ?

 

  • nous avons tous entendu le récit de jeunes qui sont devenus experts d’un sujet en regardant tous les documentaires, les chaînes YouTube dédiées ou encore les tutoriels en ligne. Les écrans peuvent être des vecteurs d’apprentissage efficaces (via des applications éducatives ou des jeux vidéos type Minecraft, Child of Light, Shadow of the Colossus pour les enfants; Portal, The witness, The talos principle, The last of us, The witcher pour les plus âgés). Plus fondamentalement, nous touchons là à la liberté : est-ce que l’État a le droit de décider de ce qui doit être appris et maîtrisé à tel âge ?

Pour répondre aux questions du titre,

  • on ne peut pas dire que les écrans sont néfastes à la mémorisation mais simplement que le fait de savoir que l’information est retrouvable dégrade la qualité de la mémorisation.
  • la connaissance à portée de clic ne dispense pas d’apprendre mais la réponse va plus loin : l’accessibilité de l’information (qu’elle soit sur internet, dans des livres ou dans des têtes d’experts) permet d’apprendre.

Les technologies numériques n’ont pas pour seule vocation de décharger les esprits : elles concourent aussi à les former.

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Source : Les neurosciences en éducation de Hippolyte Gros (éditions Retz). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

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