Les bulletins scolaires, une source intarissable de micro-violences.

Les bulletins scolaires constituent une source intarissable de micro-violences.

Dans leur livre Comprendre les micro-violences en éducation, Laurent Muller et Jean-Michel Perez regrettent que les remarques dans les bulletins soient empreintes de violences : comparaisons, généralisation, exagération et même ironie, voire menace. Les deux professeurs en sciences de l’éducation remarquent que les appréciations peuvent dégénérer en « règlement de comptes » envers les élèves qui ne se conforment pas à l’autorité ou qui échouent à maîtriser les compétences et les connaissances enseignées.

7 facteurs de micro-violences dans les bulletins scolaires

Laurent Muller et Jean-Michel Perez listent des types de remarques scolaires, formulées sous couvert de professionnalisme, qui traduisent un jugement sur l’élève, plutôt que des encouragements ou des pistes d’amélioration concrètes pour acquérir des compétences.

1. L’impersonnalité de l’être humain

Souvent, le prénom de l’élève n’apparaît pas dans les appréciations. Celles-ci sont généralement brèves, génériques, et pourraient s’appliquer à un grand nombre d’autres élèves. 

2. Des reproches

Dans les bulletins, il est pourtant question de jeunes personnes en situation de dépendance aux adultes éducateurs et qui cumulent parfois les facteurs de vulnérabilité (élèves à besoin éducatifs particuliers, élèves en situation de handicap, quartiers défavorisés, situation de violence intrafamiliale, jeunes victimes de racisme…)

3. La focalisation sur le négatif

Comme s’il n’y avait rien de positif à dire.

4. La réduction de l’élève à une seule dimension

Certaines appréciations conduisent à la néantisation de l’élève et le réduisent à son statut d’élève (oubliant la personne humaine derrière le statut d’élève).

5. Des exagérations

Des mots comme “bavardage incessant” ou “ne fait rien” renseignent non sur le niveau de maîtrise ou d’engagement de l’élève, mais sur l’exaspération de l’enseignant. Ces appréciations ne donnent pas de pistes techniques ou comportementales pour développer des compétences, elles ne posent pas l’attention sur des micro-réussites ou des compliments descriptifs qui aident les élèves à se projeter et croire en eux.

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6. De l’ironie

7. La menace (à peine voilée)

Exemple : « le troisième trimestre sera déterminant ». Ce type de commentaire sur les bulletins met la pression sur le troisième trimestre et sonne comme une injonction, mais sans donner de plan, de stratégie ou d’objectifs mesurables (quel objectif atteindre, comment s’y prendre, avec quelles ressources).

Laurent Muller et Jean-Michel Perez nous invitent à nous interroger sur « la manière dont une société a choisi de faire, mais qu’elle pourrait très bien faire d’une autre manière. »

Dépasser les violences dans les bulletins

Pour Laurent Muller et Jean-Michel Perez, en France, le pilotage centralisé par le haut de l’éducation favorise une structure rigide de l’enseignement, où les élèves n’ont que peu d’opportunités pour l’expression individuelle ou l’exploration autonome. Cette relation éducative traduit un statut de l’élève réduit à l’état d’objet que les enseignants peuvent (et même doivent) modeler. Elle est l’expression d’un rapport de domination où l’adulte est dominant et l’enfant/ adolescent dominé, sommés de se taire (ou de parler uniquement sous condition). Ce dispositif de pouvoir ne peut qu’être générateur de micro-violences à l’égard des jeune dont le système éducatif a la charge et qu’il prétend pourtant émanciper. 

Ainsi perdure et s’approfondit, sous le vernis du contraire, la tendance, dans un imaginaire collectif, à se représenter les élèves comme des personnes autonomes alors qu’ils ne restent, dans les faits, et en droit que « des réceptacles passifs du savoir et des comportements » – Laurent Muller et Jean-Michel Perez

Laurent Muller et Jean-Michel Perez estiment que nous devons affronter les “démons ordinaires qui se cachent en chacun de nous, du fait de notre conditionnement culturel et de notre position dominante adultiste. En effet, les micros-gestes et paroles d’une éducation maltraitante relèvent du quotidien des enfants de nos sociétés occidentales qui se prétendent démocratiques (mais sans appliquer les principes démocratiques dans les classes).

Développer une approche humaniste pour moins de violences dans les bulletins et dans les classes

Laurent Muller et Jean-Michel Perez proposent d’appeler « éducation à la réciprocité » une approche en lien avec l’accueil inconditionnel des jeunes personnes en tant que personnes avec des droits, une dignité et des besoins. Cette réciprocité s’appuie sur une équidignité et est fondée sur une écoute empathique qui s’adapte à l’existant (même inconfortable) pour en prendre soin. Cette approche humaniste et réellement émancipatrice (au-delà des simples apparences et des déclarations) nécessites de construire et organiser des collectifs qui favorisent la coopération et protègent des micro-violences sans les reproduire. C’est le genre d’organisation que les partisans de « l’éducation nouvelle » ont tenté de construire, de pérenniser et de faire évoluer. 

Ce « climat » émancipateur et humaniste ne peut être inclusif qu’à la condition d’éconduire toute micro-violence, à savoir ces petits gestes, ces regards, ces intonations, voire ces fuites, ces évitements, ces abstentions qui œuvrent à la déliaison, à l’indifférence, voire à la création d’une ambiance délétère. – Laurent Muller et Jean-Michel Perez

L’éducation à la réciprocité fait le pari d’une humanisation des rapports enseignant-apprenant, et d’une épuration des rapports de violence que nous avons engrammés par notre histoire individuelle, culturelle et institutionnelle (cadre réglementaire et structurel de l’Education Nationale).

La formation à la détection des micro-violences et la génération de micro-attentions

Les micro-attentions réparent, restaurent le lien, apaisent, elles soutiennent le développement des adultes et des enfants, elles nourrissent tous les acteurs de la relation éducative. Les micro-attentions peuvent prendre différentes formes : un sourire, un regard, un mot, un geste, une intonation, le simple fait de prendre le temps, une écoute.  Ces actions semblent n’être des « presque rien », mais peuvent changer les choses, tant dans le climat de classe que dans les trajectoires des élèves.

Générer des micro-attentions dans le cadre scolaire institutionnel 

  • Renoncer à une logique de la productivité scolaire, de la rentabilité didactique, de la performance aux évaluations. Cela ne doit pas reposer seulement sur les épaules des enseignants, mais être un travail de fond sur les structures de l’Éducation Nationale en tant que système hiérarchique lui-même générateur de violence sur ses agents.
  • Déconstruire théoriquement les justifications de la domination (pour les enfants : de la domination adulte ; pour les adultes : de la domination au nom du « mérite »).
  • Faire un travail de veille qui anticipe les violences dans la relation enseignants/ élèves :
    • décrire les violences adultistes, les nommer, les identifier,
    • les analyser a posteriori, faire un retour sur problème,
    • se déconditionner, accepter d’adopter une posture moins dominante, développer des gestes professionnels démocratiques et enfantistes.

Comment devenir un enseignant à titre de potentiel humaniste, de ressource humanisante ? Et qui, s’il ne fait toujours le bien, à tout le moins ne fera pas le mal ? – Laurent Muller et Jean-Michel Perez

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Source : Comprendre les micro-violences en éducation : un impensé de l’institution scolaire de Laurent Muller et Jean-Michel Perez (éditions Champ Social). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.

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