Les micro-violences à l’école : voir la vérité, résister et créer une contre culture de gestes professionnels éthiques
Les micro-violences à l’école : voir la vérité, résister et créer une contre culture de gestes professionnels éthiques
Dans leur livre Comprendre les micro-violences en éducation : un impensé de l’institution scolaire, Laurent Muller et Jean-Michel Perez (professeurs en science de l’éducation) estiment que les micro-violences sont d’une plus grande puissance qu’on ne le pourrait croire. Ils écrivent que ce n’est pas parce nous les négligeons qu’elles sont négligeables. Ce qu’ils appellent les micro-violences concernent des
- paroles (ex : parler de caprice pour toutes les manifestations émotionnelles que les adultes ne comprennent pas),
- actes (ex : lignes à copier ou interdiction de récréation bien que ce type de punition soit interdit par les textes réglementaires),
- gestes (ex : tirer par le bras),
- attitudes (ex : humiliation dans les appréciations des bulletins scolaires),
- omissions (ex : pas d’aménagements pédagogiques pour les enfants en situation de handicap malgré un PPRE).

Ces micro-violences passent pour normales, tout en dégradant l’estime de soi des élèves et le climat scolaire. Pour Muller et Perez, les micro-violences sont répétées sur la durée et peuvent générer les mêmes effets que le harcèlement, même sans malveillance ni intention agressive. C’est précisément le temps long et la répétition qui rendent toxiques des conduites qui semblent pourtant anodines, puisque isolées et ponctuelles.
La culture du tout punitif : un problème
Ainsi, Laurent Muller et Jean-Michel Perez nous invitent à renoncer à la culture de la punition, le tout-punitif étant une impasse car :
- il n’enseigne pas de compétences aux élèves (comment faire dans les relations et dans la régulation des émotions, comment étudier avec des stratégies efficaces, des ressources pour s’auto corriger ou se concentrer),
- il génère de la contre-violence : la violence des dominés (les élèves) est déterminée par le niveau de violence des dominants (l’Éducation Nationale en tant qu’institution, à la fois sur ses agents en les pressurant, les soumettant à des conditions de travail dégradées, en ne les prenant pas au sérieux et sur son public, jeunes personnes et leurs parents),
- il provoque de la résistance, de la vengeance, du ressentiment, voire du sabotage,
- il risque de créer du désengagement et de la démotivation chez les élèves,
- il génère du stress et de la peur chez les élèves qui en sont témoins,
- il dégrade les conditions d’enseignement (la discipline empiète sur le temps d’enseignement),
- il enseigne la méthode autoritaire et le fonctionnement hiérarchique en lien et place de la démocratie, de l’esprit critique, de la coopération et de l’émancipation,
- il a un coût énorme pour une efficacité non démontrée (financier et humain en termes de personnel nécessaire pour maintenir l’ordre, avec une inflation des dispositifs législatifs et sécuritaires, comme on le voit avec le dispositif permettant de déplacer les élèves d’une école en cas de parent violent ou de fouille des sacs des collégiens par des policiers).
Quand donc cesserons-nous de nourrir la violence, non dans ses manifestations les plus évidentes, mais aussi dans ses formes plus subtiles – et tout particulièrement à l’égard des plus fragiles, de celles et ceux qui ont le plus besoin d’être protégé ? – Laurent Muller et Jean-Michel Perez

Micro violences : définition
La violence de l’accueil des bébés
Selon Laurent Muller et Jean-Michel Perez, la violence envers les enfants est partie prenant dans notre culture, c’est pourquoi on peut parler de domination adulte. Ce traitement violent envers les enfants commence dès la naissance : cela se traduit par une indifférence à la souffrance du tout petit humain comme on la retrouve dans les conseils donnés pour le sommeil des bébés (les laisser pleurer, pas de cododo) ou leur soin (ne pas trop les porter, ne pas les allaiter trop longtemps).
La domination adulte
Alice Miller, militante pour une éducation sans aucune violence, estime que le lien entre l’amour des parents et leur droit à discipliner l’enfant est un rarement remis en question. La violence est alors couverte sous prétexte d’éducation. On peut élargir ce rapport entre éducation et discipline autoritaire à tous les rapports éducatifs, y compris entre enseignants et élèves. Ce type de rapport se fonde sur les besoins des adultes et de l’institution scolaire, en négligeant (voire niant) les besoins des jeunes.
Alice Miller préfère la notion d’accompagnement à celle d’éducation, dans un renoncement volontaire à la manipulation et à la punition. Cette accompagnement prend les jeunes et leurs besoins au sérieux.
Les douces violences
Christine Schuhl, éducatrice de jeunes enfants et chercheuse en sciences de l’éducation, a construit le concept de « douce violence » pour désigner des pratiques professionnelles qui portent atteinte à l’intégrité physique et psychique de l’enfant. Ces pratiques non éthiques sont généralement de courte durée, mais fréquentes. À la source des douces violences, on trouve les postures des professionnelles issues de la culture de la punition et de la méfiance envers les jeunes personnes, mais aussi des « facteurs conjoncturels et institutionnels ». Ces facteurs peuvent se présenter sous la forme de :
- la dégradation des conditions de travail (sur-effectif d’enfants, sous-effectif des professionnels, manque de formation, absence de retour sur les pratiques professionnelles)
- la brutalité temporelle qui coince le professionnel dans une contradiction entre la volonté de suivre le rythme des compétences de l’enfant et le rythme du collectif, des programmes, de l’emploi du temps.
La « douce violence » apparaît comme un processus facilitateur permettant à l’adulte de réaliser son projet, au détriment potentiel de l’enfant et quand bien même ce projet est déclaré au service de l’enfant. – Laurent Muller et Jean-Michel Perez
Les punitions et les humiliations ont fait des ravages sur plusieurs générations et continuent à être massivement utilisées dans les écoles et les foyers.
Les violences éducatives ordinaires
La violence éducative ordinaire est une expression conçue et popularisée par Olivier Maurel, professeur agrégé de lettres, auteur et militant associatif pour la cause des enfants. Selon lui, entre la maltraitance et la violence dite éducative (destinée à dresser) et banalisée (qui ne suscite pas la réprobation sociale), il y a une différence de degré – et non pas une différence de nature.
Les adultes qui ont recours à la violence éducative ordinaire ont la conviction que ces traitements sont à la fois nécessaires et sans gravité. Ils peuvent prendre la forme de :
- violences physiques : fessée, gifle, oreille tirée, tape sur la main, pincement, cheveux tirés, laisser pleurer…
- violences verbales : cri, hurlement…
- violences psychologiques : punition, chantage, menace, moquerie, dénigrement, humiliation, culpabilisation, retrait d’attention, menace d’abandon, isolement…
- négligences et privations : privation de nourriture, de soins, d’affection, absence de communication, négation des émotions…
« Qui aime bien châtie bien » ; à ce compte, je préfère n’être pas aimé !) – Laurent Muller et Jean-Michel Perez
Il y a un désaccord entre les militants et les auteurs au sujet des violences sexuelles. La CIVIISE rapporte 160 000 enfants violés par an, soit 1 viol d’enfant toutes les 3 minutes. On estime à 5,4 millions le nombre de victimes de violences sexuelles dans l’enfance en France, soit 10 % de la population (tous âges confondus, hommes et femmes). Certains professionnels considèrent que les agressions sexuelles, les viols et l’inceste sont dans le spectre de la violence éducative ordinaire étant donné leur ampleur (d’où le qualificatif “ordinaire”). Dorothée Dussy, anthropologue, estime que l’inceste est le “berceau des domination” (ainsi, la violence sexuelle aurait une dimension éducative). Il existe par ailleurs de la violence sexuelle au sein de l’institution scolaire, que ce soit dans le privé (voir l’affaire Bétharram) ou dans le public (voir les scandales dans le périscolaire parisien).
Les violences symboliques d’après Pierre Bourdieu (échappant aux sanctions légales et sociales)
Pour Laurent Muller et Jean-Michel Perez, si l’on veut réduire la violence physique dans la structure inégalitaire des statuts qu’est la relation enseignant/ élève, il faut s’attaquer aussi aux violences symboliques qui les préparent. La notion de violence symbolique chercher à expliquer la manière dont les personnes occupant une position dominée (dans le cadre scolaire, les élèves) parviennent à adhérer d’eux-même à la culture dominante (la culture scolaire telle qu’elle est prescrite par les programmes et enseignée en classe).
La violence symbolique est invisible et ne passe pas par la contrainte (exemples : pas de violence physique, pas de chantage, pas de menace). Ainsi, l’ordre social inégalitaire est pérennisé sans besoin de la force pour le maintenir.
Déchirer le voile des micro violences, voir la vérité et résister
Pour Laurent Muller et Jean-Michel Perez, la prise de conscience des micro-violences (leurs manifestations et leurs effets) connaît trois moments :
- d’abord, banalisation de la violence et stratégies d’invisibilisation
- ensuite, dévoilement et prise de conscience
- enfin, évidence (et banalisation de l’évidence) et condamnation sociale
On pourrait dire que la société française actuelle est au début de la deuxième phase, avec certains bastions de résistance qui cherchent à minimiser le problème (avec des arguments comme « on a toujours fait comme ça » ou des avertissements au sujet des prétendus enfants tyrans).
Combien de violences nous reste-il à découvrir à l’école du XXIe siècle ? Combien d’attitudes banalisées vont suivre ce destin ? – Laurent Muller et Jean-Michel Perez
Contrer les micro-violences, créer une contre culture
Laurent Muller et Jean-Michel Perez conseillent des stratégies pour contrer les violences qu’on peut infliger aux autres (les élèves et parfois des collègues) et à soi-même (via la culpabilisation, l’épuisement professionnel, l’individualisation de la charge à porter pour changer les choses).
- Ne pas chercher à nier sa responsabilité (« je n’ai pas le choix », « il faut », « je dois », « si je ne le fais pas, un autre le fera »)
- Conscientiser les formes de violence et « garder à l’esprit » l’influence des micro-violences.
- Abattre la légitimité discursive des dispositifs disciplinaires (élaborer un contre discours, adopter des gestes professionnels non violents et une étique relationnelle, se former à des approches comme la Discipline Positive dans la classe ou les pédagogies coopératives)
- Se concerter et agir collectivement, créer un collectif conscient pour désactiver les automatismes et avoir un espace de retour sur les pratiques professionnelles (à l’intérieur de l’établissement scolaire ou à l’extérieur comme dans un syndicat ou une association enfantiste)
- Résister à l’échelle individuelle, désobéir aux règlements, militer en s’opposant à des collègues, des pratiques et en fournissant des ressources
- Faire du sur mesure (adaptation et créativité)
- Acquérir des bases au sujet de la psychologie des enfants et des adolescents, de la communication, de la théorie de l’attachement, des neurosciences affectives et cognitives

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Source : Comprendre les micro-violences en éducation : un impensé de l’institution scolaire de Laurent Muller et Jean-Michel Perez (éditions Champ Social). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.
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