bénéfices conte oralité

Les bénéfices de la pratique du conte et de l’oralité (à l’école ou à la maison)

Le conte et l’oralité comme outils d’éducation et de lien social (l’approche de Suzy Platiel)

Présentation de l’approche de Suzy Platiel

J’ai eu la chance d’assister à une conférence participative la semaine dernière autour du conte comme outil d’éducation et de lien social, basée sur les travaux de Suzy Platiel, ethnolinguiste africaniste, chercheure au CNRS.

Suzy Platiel a initié une réflexion sur les fondements et les conséquences des divers modes de communication directs et indirects ainsi que sur la structuration actuelle de la pensée individuelle et sociale des enfants et des adolescents. Cette réflexion se fixe pour objectif de proposer des actions et des outils pertinents permettant d’utiliser de façon claire l’oralité et le conte de la maternelle au collège, tout en respectant les programmes et les orientations officielles de l’Education Nationale.

Après des années d’observation et d’études de sociétés à tradition orale (en particulier les Sanan du Burkina Faso), Suzy Platiel propose de (ré)instaurer le conte oral à l’école et à la maison pour lutter contre l’échec scolaire, l‘incapacité de s’exprimer et le recours à la violence qui en découle.

Pour elle, la maîtrise du langage oral et corporel est essentielle dans le développement de l’enfant, avant d’exiger que ce dernier lise et écrive.

 

Le conte dans les écoles : des expériences concluantes

Ainsi, elle est intervenue dans des écoles françaises dès les années 1980 pour animer “l’heure du conte“. Tous les enfants et le (ou les) adulte(s) sont assis en rond et sont invités à écouter et/ou raconter des contes à l’oral, sans supports écrits (livre ou autre).

La participation est libre (les enfants qui ne le souhaitent pas ne sont pas obligés d’y assister et l’adulte peut décider de ne pas revenir la semaine suivante s’il n’y prend pas de plaisir) et la parole circule. Les enfants peuvent raconter des histoires s’ils le souhaitent mais là encore n’y sont pas obligés. Les histoires racontées ne sont pas inventés mais sont issues d’un patrimoine culturel commun (les conteurs, adultes et enfants, ne racontent pas leur propres histoires mais sont des “passeurs”).

Des enseignants (de tous les degrés : maternelle, primaire, collège, lycée) qui mettent en pratique l’heure du conte, témoignent que, pour leurs élèves, se mettre à raconter à leur tour, c’est partager, établir une relation avec l’autre, transmettre, tout en développant leur capacité d’écoute et de concentration et en apprenant un mode de raisonnement logique.

Ainsi, une des personnes animant la conférence participative a expliqué qu’elle pratiquait l’heure du conte avec des élèves de 16 à 18 ans en lycée professionnel et qu’ils s’y sont montrés très réceptifs. Lors de la première séance, elle leur a raconté l’histoire de la petite poule rousse.  Dans ce classique, une poule rousse va devoir semer, récolter, moudre son blé et préparer sa farine toute seule car personne ne veut l’aider… sauf au moment de manger les fruits de la récolte ! En général, les enfants (et adolescents) se lancent dans la narration au bout de la 5ème séance.

 

Les bénéfices de la pratique du conte et de l’oralité (à l’école ou à la maison)

Chez les Sanan du Burkina faso, Suzy Platiel a constaté que le conte a une double fonction à travers la maîtrise de la parole orale :

  1. s’affirmer comme un individu;
  2. trouver sa place dans le groupe.

 

Dans nos sociétés occidentales modernes, le conte et l’oralité présentent de nombreux atouts comme outil d’éducation et de lien social :

  • la compréhension profonde de la structure cause/conséquence

A travers l’écoute et la narration de conte, les enfants sont exposés à des situations dans lesquelles les causes ont toujours des conséquences. Cette compréhension profonde de la structure cause/conséquence favorise le développement du sens de la responsabilité individuelle (assumer les conséquences de ses actes) et la pensée (réfléchir avant d’agir).

 

  • la formation de l’esprit

La formation de l’esprit se fait de façon inconsciente et implicite. Dans l’approche présentée par Suzy Platiel, il n’y a pas d’explication de texte, de morale ou de questions posées aux enfants pour savoir ce qu’ils ont compris du conte.

Le travail se fait à la fois en amont (dans le choix des histoires à raconter selon le message que l’on veut faire passer et les valeurs à mettre en avant) et en aval (de manière individuelle au cours de la maturation inconsciente et, comme la narration se fait en groupe, les enfants peuvent être amenés à discuter entre eux des contes, de ce qu’ils en ont compris et retenu). Le conte participe à la formation de l’identité des enfants.

 

  • l’entrainement de la capacité d’évocation

Comme il n’y a pas de support ni d’image, les enfants sont amenés à imaginer leurs propres illustrations mentales et à évoquer dans leurs têtes ce qu’ils entendent (à la manière d’image, de sons, de films, d’odeurs, de mouvements…).

Cette capacité d’évocation est un préalable à la lecture et à l’écriture.

 

  • le développement du lexique et du vocabulaire

Plusieurs linguistes, dont Alain Bentolila, estiment que le fait de ne pas pouvoir mettre en mots sa pensée pour l’autre conduit à des passages à l’acte violents. Alain Bentolila explique la violence des jeunes de quartiers sensibles par leur incapacité à transformer pacifiquement le monde et les autres par la force des mots. Il emploie le terme de « langue illettrée » : moins une personne a de mots à sa disposition, plus elle risque de parler par l’action et la violence.

 La vraie violence se nourrit de l’impossibilité à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer. La vraie violence est muette.

En ce sens, réhabiliter le conte oral à l’école peut participer à la non violence.

 

  • la distance par rapport à la fiction

L’utilisation du passé simple facilite cette distanciation par rapport à la fiction.

 

  • l’attention et de la concentration

Les enfants (et les adultes) ont le droit de quitter le cercle de conte mais jamais pendant qu’un conteur est en train de parler.

 

  • l’apprentissage des relations interpersonnelles

A travers le conte et l’oralité, cet apprentissages des relations interpersonnelles se fait à plusieurs niveaux :

  • en tant que conteur

Le conteur est amené à prendre en compte les réactions de son auditoire et à apprendre le langage corporel : les réactions sont-elles négatives ou positives ? est-ce que le “public” s’agite ? rit ? s’ennuie ? quels messages non verbaux et corporels les auditeurs envoient-ils ? est-ce que je dois ralentir ou plutôt accélérer ?

Par ailleurs, les auditeurs peuvent intervenir au cours de la narration : poser des questions, faire des rectifications dans le récit ou ajouter des détails, aider un conteur qui a perdu le fil de son histoire… C’est ainsi que se posent les bases de la coopération.

  • en tant que “conté”

Les personnes qui écoutent apprennent l’écoute réellement attentive et le respect de l’autre. Par ailleurs, il y a pluralité des points de vue, invitant à un échange post narration sur les différentes interprétations d’une même histoire.

 

  • la progression en intelligence émotionnelle

Les contes narrés à l’oral amène à porter une attention particulière aux émotions :

  • dans le contenu même des récits (la peur, la joie, le courage…)
  • dans le partage de ce que chacun a ressenti
  • dans le fait de conter en ajustant le rythme de la narration en fonction de la communication directe du public (la communication non verbale représentant 80% de la communication)

 

On le voit donc : le conte et l’oralité sont des vecteurs de la conscience collective et individuelle pour des êtres humains accomplis et un lien social fort.

 

Comment utiliser le conte et l’oralité en pratique ?

Comment se préparer (en tant que parent et/ou enseignant) ? 

On a intérêt à ritualiser un moment du conte en classe. A la maison, on peut également instaurer des rituels et en parallèle, narrer des contes à l’oral sans besoin de rituels (durant les trajets en voiture par exemple).

On pourra lire des contes de manière individuelle en amont pour se nourrir et avoir une “boîte à outils” à disposition en mémoire. L’idée n’est pas de connaître les contes par coeur mais d’en connaître la structure (personnages, situation problématique, enchaînements, éléments clés, situation finale). Cette structure est importante et doit être solide. Quand on sera en forme, on ajoutera plus de détails, on y mettra plus de vie et d’entrain; quand on sera fatigué, on s’en tiendra peut-être à une version plus minimaliste.

On pourra s’enregistrer en le disant sans support avant de le raconter à l’oral en public. On se réécoutera pour voir les points forts et les axes de progrès. On pourra également s’entraîner entre adultes ou se raconter le conte à soi-même régulièrement.

 

Que faire si un enfant décroche ?

Si un enfant décroche, plusieurs pistes s’offrent à nous :

  • l’impliquer dans l’histoire (par exemple : qu’est-ce que tu mettrais dans la soupe toi ?),
  • raconter des histoires plus courtes, voire des comptines ou des jeux de mains pour donner un rythme à la séance de conte,
  • inviter l’enfant à continuer l’histoire ou à raconter lui même un conte.

 

Quels supports ?

Les contes narrés à l’oral peuvent provenir de toutes sortes de sources (pays, régions, continents, mythologie…).

On pourra choisir des contes en fonction des messages qu’on veut faire passer aux enfants. Ainsi, on peut raconter l’histoire des Bons Amis (un conte sur la générosité dans laquelle un lapin amène une carotte au cheval qui lui même l’amène au mouton etc…) puis enchaîner avec l’histoire de la Moufle (des animaux trouvent refuge dans une moufle et accueillent tant d’animaux que la moufle explose, mettant tous les animaux dehors au froid). On ne fera pas remarquer aux enfants que la générosité, c’est bien comme dans Les Bons Amis mais que cela peut se retourner contre nous comme dans La Moufle. Le cheminement intellectuel se fera de manière inconsciente et implicite.

On pourra donc piocher des contes chez les frères Grimm, dans les histoires du Père Castor, dans des recueils de contes africains, orientaux, nordiques ou encore océaniques.

………………………………………………………………………………………………………………..

Suzy Platiel a elle-même écrit un recueil de contes issus de la culture des Sanan.

contes-suzy-platielAu pays sàn, pour qu’un conte soit bon, il faut qu’il ait bien mûri. Et, à n’en pas douter, il y a beaucoup de soleil, car les contes que Suzy Platiel y a récoltés sont vraiment délicieux.

Des contes sànan, il y en a pour tous les goûts : des drôles, des tristes, des longs et des courts, des poétiques et des un peu crus, mais, dans tous ou presque, on aime à se moquer des parents trop sévères, des animaux trop naïfs, des Blancs trop violents, des amoureux trop amoureux, d’un imbécile qui organise un concours de mensonges, et des génies malfaisants.

Il faut dire qu’au pays sàn il se passe des choses vraiment surprenantes. Un bébé sort du ventre de sa mère pour l’aider à charger son bois, une jeune fille a beaucoup de mal à garder ses seins, une autre ressuscite son fiancé avec une queue de serpent, un chiot veille sur la santé de son maître mieux que ne le ferait sa mère…

nourrissage-culturel

Comment utiliser les contes, la mythologie et les textes fondamentaux pour lutter contre l’échec scolaire ?

Comment utiliser les contes, la mythologie et les textes fondamentaux pour lutter contre l’échec scolaire ?

Serge Boimare est psychopédagogue. Il est l’auteur de L’enfant et la peur d’apprendre et de Ces enfants empêchés de penser. Dans ce dernier livre, il propose une démarche pour lutter contre l’échec scolaire. Selon lui, 15% des enfants qui n’arrivent pas à accéder à la maîtrise des compétences fondamentales relèvent de l’empêchement de penser. Ces enfants intelligents inventent des moyens pour figer leur processus de pensée afin d’échapper aux inquiétudes et aux frustrations que provoque chez eux l’apprentissage.

Serge Boimare propose de se servir de la culture et du langage pour répondre au défi de l’empêchement de penser :

  • le nourrissage culturel via la lecture quotidienne de textes fondamentaux (contes traditionnels, mythologie, romans d’aventure…)
  • et l’entrainement quotidien à débattre.

 

Pourquoi le nourrissage culturel ?

Aller chercher l’intérêt

En proposant des sujets capables de traiter avec les racines de la curiosité

Enrichir et sécuriser le monde interne

En donnant une forme et un contenu aux émotions qui parasitent le fonctionnement intellectuel

En fournissant de nouvelles représentations

Favoriser le débat argumentaire

En donnant des outils pour confronter son point de vue à celui des autres

Revitaliser les savoirs

En les restituant dans un récit qui devient une culture commune dans le groupe

En favorisant le questionnement qui va permettre de leur donner du sens

 

Pourquoi l’entrainement à débattre ?

Renforcer l’intérêt pour le récit

En confrontant sa compréhension à celle des autres dans l’échange et dans l’écoute

Entrainer à la démarche réflexive

En obligeant à mettre des mots sur ces représentations

En contraignant à argumenter et à donner des exemples pour faire valoir son point de vue

Permettre de relier son histoire à celle des autres

En donnant le moyen de se dégager du personnel pour aller vers l’universel

En encourageant la construction d’une réflexion collective

Ouvrir de nouvelles portes vers le savoir

En le reliant aux questions fondamentales

En faisant du savoir une préoccupation du groupe

En favorisant le passage à l’abstraction

 

Comment procéder pour relancer la pensée par le nourrissage culturel ?

Serge Boimare propose plusieurs étapes :

1° étape : le retour de l’intérêt et de l’écoute

Serge Boimare écrit :

Les récits proposés dans la mythologie et les contes ne redoutent pas d’aller chercher les enfants là où ils en sont restés, sans cultiver pour autant la complaisance avec l’émotionnel. Tout en mobilisant leur intérêt par l’affect pulsionnel, ces récits en profitent pour dégager une règle de vie, pour faire une leçon de morale, pour fournir une suggestion sur la façon dont pourrait être réglé un problème… La lecture de contes et de mythes favorise le passage d’une pensée soumise aux sensations et aux émotions, à une pensée qui s’intéresse aux liens et aux règles organisant les savoirs. Elle retient leur attention car elle met du mouvement, de la forme et du scénario sur leurs préoccupations. Cette mise en mots et en récit de leurs inquiétudes ou de leurs préoccupations nous amène à la seconde étape apportée par la lecture : permettre de sécuriser et d’enrichir le monde interne.

Les récits lus seront issus des textes fondamentaux de nos civilisations et de nos religions, abordant de façon métaphorique des histoires où sont évoqués le chaos, le parricide…

Serge Boimare conseille les mythologies grecques, égyptiennes et nordiques, et en particulier le livre de Muriel Szac Le feuilleton d’Hermès qui peut être facilement lu à voix haute par l’enseignant à des enfants dès le primaire. Tous les ouvrages de Murielle Szac sur la mythologie grecque se prêtent également à cet usage. Les contes traditionnels (Perraud, Grimm, Anderson, fables d’Esope…) sont idéaux pour ce nourrissage culturel. Les ouvrages des éditions Usborne s’y prêtent particulièrement bien.

nourrissage-culturel

 

Les textes seront lus à haute voix lors de deux séquences journalières de 8 à 10 minutes chacune.

 

2° étape : sécuriser et enrichir le monde interne

Pour Serge Boimare, la restauration de cette dimension intérieure est primordiale afin que tous les enfants puissent s’appuyer sur leurs capacités réflexives pour apprendre. En effet, les enfants ne disposant pas de cette dimension intérieure ont tendance à esquiver les situations où le savoir à acquérir demande de faire des liens ou des transformations, quand il confronte à la fabrique d’hypothèses ou à la recherche. Deux forces semblent se conjuguer pour les empêcher de faire ce retour à eux-mêmes :

  • une faiblesse de la capacité imageante (à produire des images intérieures),
  • un fort sentiment de frustration dès la confrontation avec l’incertitude.

La lecture, en apportant des images et en mettant des mots sur les préoccupations, permet enfin de côtoyer et de supporter les inquiétudes et les contradictions qui, jusque-là, se transformaient trop vite en agitation ou en blocages divers. Ce nourrissage va donner aux élèves la possibilité d’un retour à eux-mêmes, pour une élaboration plus sereine.

 

3° étape : universaliser les préoccupations

Serge Boimare pense que les enfants empêchés de penser n’arrivent pas à se dégager de leurs préoccupations personnelles ou de l’affectif. Pour lui, l’avantages des contes, mythes, épopées, fables est de répondre à la curiosité primaire en ouvrant des voies de passage entre une curiosité encore dépendante des circonstances affectives et un désir de savoir qui commence à vouloir mettre de la cohérence, de l’ordre et de la chronologie dans ce qui est entendu.

 

4° étape : un temps de parole et d’échanges

Après la lecture quotidienne, le temps de paroles et d’échanges permet à chacun de mettre de l’ordre dans ce qu’il a entendu et compris, à la lumière de ce qui a été entendu et compris par les autres.

Les enfants pourront parler par groupes d’une dizaine : raconter, échanger, débattre dès la lecture du premier texte. En cas de blocage, il est possible de prévoir une étape intermédiaire privilégiant le dessin ou le jeu mimé.

…………………………………………………………………………..

Source : Ces enfants empêchés de penser de Serge Boimare (éditions Dunod). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

Commander Ces enfants empêchés de penser sur Amazon.