Le conseil des enfants dans une classe coopérative : réfléchir, réguler et décider ensemble

Le conseil des enfants dans une classe coopérative

conseil des enfants dans une classe coopérative

Crédit illustration : freepik.com

Pour Martine Boncourt, ex-professeure des écoles et spécialiste de la pédagogie Freinet-Institutionnelle, le conseil des enfants est un outil de régulation que les enseignants peuvent activer dans une classe coopérative. Ces conseils sont des espaces-temps de débat réglé qui prennent la forme d’une réunion coopérative à laquelle tous les élèves de la classe participent.

Fernand Oury, fondateur de la pédagogie institutionnelle, disait que le conseil des enfants est « l’œil, le cerveau, le rein et le cœur du groupe ». Pourtant, un conseil d’enfant ne s’improvise pas et ne peut être efficace qu’à plusieurs conditions :

  • la fréquence et la régularité : inscrit à l’emploi du temps hebdomadaire, le conseil ne doit pas être supprimé au moindre prétexte ou en guise de punition;

 

  • le matériel : un cahier est nécessaire pour garder une trace des décisions et s’appuyer dessus lors du conseil suivant;

 

  • les règles de fonctionnement : le déroulement du conseil suit des règles précise aussi bien en termes
    • de déroulement dans le temps (ouverture, propositions, critiques, félicitations, clôture)
    • d’attribution des rôles clés (président, secrétaires)
    • de règles pour la prise de décision (vote, amende…);

 

  • l’organisation générale : l’enseignant est assis parmi les enfants et les règles de fonctionnement s’appliquent à lui autant qu’aux enfants;

 

  • la répartition des rôles : les enfants assurent des fonctions importantes mais pas tous les enfants tout de suite (un Président enfant est désigné selon s’il a les capacités à assurer ce rôle puis il désigne un secrétaire chargé de prendre des notes et deux secrétaires chargés d’assurer le cadre);

 

  • l’intérêt éducatif (l’école de la démocratie dans un cadre de pédagogie non magistrale).

 

Déroulé d’un conseil des enfants

Conditions préalables

Panneaux provisoires pour l’établissement de l’ordre du jour

Des panneaux sont disponibles dans la classe pour que chaque élève puisse y noter un point qu’il aimerait évoquer lors du conseil. Ces panneaux reprennent les rubriques constitutives du conseil : propositions, critiques et félicitation. Lorsqu’un enfant se plaint d’un autre qui l’a frappé, injurié ou qui s’est moqué de lui, sauf urgence, l’enseignant lui répond  : «  Tu en parleras au conseil, tu peux l’inscrire à l’ordre du jour. ».

Un temps de préparation est donc à prévoir pour prendre connaissance des points évoqués par les enfants (enseignant et enfant présidant le conseil).

Distribution des rôles

Martine Boncourt rappelle qu’il est erroné de penser que tous les enfants peuvent présider dès le début de l’année. Selon elle, présider le Conseil est un droit donné aux enfants, qui requiert une compétence à acquérir. En début d’année, c’est l’enseignant qui choisir les présidents en fonction de leur personnalité et démonstration à assurer ce rôle. Au fil du temps, ces élèves servent de modèles d’identification à d’autres qui vont devenir compétents pour assumer ce rôle.

C’est le président qui désigne ensuite le secrétaire de séance et les «  secrétaires-gêneurs  », chargés d’assurer le bon fonctionnement sur le plan disciplinaire en distribuant des avertissements en cas de perturbation. Au troisième avertissement, un enfant averti sort symboliquement du conseil  : il n’a plus le droit de s’exprimer ni de voter. Il retrouvera ses droits au prochain conseil.

 

1ère étape  : rappeler les règles et les décisions du dernier conseil

Le Conseil commence toujours par le rappel des règles de fonctionnement. Ce rappel, ainsi que quelques maîtres mots  : «  J’ouvre le conseil, silence !  », «  Je donne la parole à…  », participent à un rituel solennel et rassurant.

Avant de passer aux points inscrits à l’ordre du jour, le président donne la parole au secrétaire qui relit les décisions de la semaine passée. Celles-ci ont été notées dans le cahier de conseil par le ou la secrétaire de la séance précédente.

Exemple :

Arnaud, président  : J’ouvre le Conseil. Silence. Je rappelle les trois règles  : «  On ne se moque pas, je demande la parole et j’écoute celui qui parle.  » Cindy est secrétaire et Fabien et Élodie secrétaires-gêneurs. À l’ordre du jour, il y a neuf propositions, onze félicitations et dix critiques. L’inscription est terminée. Je donne la parole à la secrétaire pour les décisions de la semaine dernière.

Cindy, secrétaire  : Au dernier Conseil, nous avons noté que Karim et Caroline voulaient faire un exposé sur les fossiles.

Cindy, secrétaire  : Au dernier Conseil, nous avons noté que Karim et Caroline voulaient faire un exposé sur les fossiles.

Président  : C’est fait.

Secrétaire  : On avait décidé d’une nouvelle règle, c’est la 23  : «  On ne se mêle pas des histoires d’amour des autres.  »

La maîtresse  : Je l’ai notée au panneau des règles.

 

2ème étape du Conseil : des propositions pour donner du sens

Selon Martine Boncourt, un des forces du conseil des enfants est d’être porteur de sens pour les élèves. Les propositions des élèves portent sur des activités ancrées dans la vie (responsabilités, soins apportés aux animaux de la classe, règles de vie, envois aux correspondants, sorties, enquêtes, exposés, journal de classe ou d’école…).

L’enseignant reste garant de la sécurité des occupants de la classe (humains, animaux et plantes).

Exemple :

Président  : Propositions. Je donne la parole à Émeline.

Émeline  : Je voudrais changer mon métier «  tableau  » contre le métier «  responsable des fichiers de lecture  » avec Fabien. On en a déjà parlé tous les deux. Il est d’accord.

Président  : Fabien  ?

Fabien  : C’est vrai.

[Le président donne à chaque fois la parole pour les interventions qui suivent.]

Jérôme  : Moi, je propose que je ramène mon poisson à la maison. Parce que déjà, ici, il n’y a pas de pompe, alors toute la nourriture et puis son caca, ça va au fond et puis ça moisit et ça crée des bactéries et puis ça peut le faire mourir. Je peux pas rapporter la mienne, elle est trop grosse. Ça fera trop d’oxygène et ça le fera mourir aussi.

Julie  : Le poisson, il faut le garder parce qu’on a déjà raconté à nos correspondants qu’on avait un poisson à l’école. On va quand même pas leur mentir  !

Olivier  : Moi, j’en ai une, de pompe, mais je sais pas si elle est assez petite.

Célia  : Rapporte-la toujours, on verra.

Cindy  : Mais toi, Jérôme, tu préfères le rapporter, ton poisson  ?

Jérôme  : Oui, je veux pas qu’il meure.

Cindy  : Oui, mais tu peux pas. Ce poisson rouge, il est à nous  ! Tu nous l’as donné. Et donner, c’est donner, reprendre, c’est voler.

Jérôme [en colère]  : Tu préfères peut-être qu’il meure  ?

Mathieu  : Moi, j’ai une idée  : et si on nettoyait son bocal, je ne sais pas… tous les jours  ? On mettrait le poisson rouge ailleurs, hop  ! dans un autre pot le temps de changer l’eau. Ça pourrait aller, non  ?

Élodie (secrétaire-gêneurs) : Jennifer, gêneuse deux fois, encore une et tu sors du Conseil.

Président  : Moi, je trouve que c’est une bonne idée. Mais c’est important, hein ? Maîtresse, vous pensez quoi  ?

La maîtresse  : Je suis d’accord avec vous. Il faudrait un responsable qui change l’eau. Jérôme, combien de fois par semaine  ?

Jérôme  : Deux ou trois fois, ça ira. Je voudrais bien ce métier.

Président  : Qui s’oppose à ce que ce soit Jérôme le responsable du poisson  ?… Personne. C’est bon. On passe. Point suivant.

 

3ème étape du conseil : les « critiques » pour apprendre à médiatiser par les mots

Martine Boncourt témoigne que ce sont souvent de « petites histoires » d’enfants qui apparaissent à l’ordre du jour (injures, bousculades, vol de chewing-gums, emprunt d’affaires non consentis…). Elle rappelle que ces «  microviolences  » (Debarbieux, 2011) peuvent apparaître sans importance pour les adultes mais elles font pourtant souffrir plus de 10% des enfants à l’école élémentaire.

Les objectifs du conseil des enfants en matière de gestion des conflits sont :

  • apprendre à utiliser la parole,
  • éviter le passage à l’acte,
  • éviter que la cour de récréation soit une zone de non-droit.

Apprendre à médiatiser par les mots, tel est l’un des buts, et non le moindre, du Conseil.

Quand un enfant accusé par une critique nie, le président demande s’il y a des témoins. La règle est qu’il faut au moins deux témoins. Une fois le méfait reconnu, il s’agit de trouver une réponse qui donne satisfaction à l’enfant plaignant et à la communauté dans une idée de justice restaurative. La présence des règles de référence de la classe est une aide précieuse. Si aucune règle ne couvre la situation traitée, c’est l’occasion d’en établir une.

La plupart du temps, la réparation demandée consiste en une excuse et en la promesse que ça ne se produira plus ( Martine Boncourt appelle cela l’«   avertissement  »).

L’expérience montre que, dans bien des cas, étant donné le poids de la parole du Conseil, étant donné aussi que tout est noté dans le cahier et que l’on vérifie si les décisions ont été appliquées, cette simple demande de réparation symbolique suffit à mettre un terme au conflit.

Exemple :

Président  : On passe aux critiques. Parole à Camille.

Camille  : Je critique Samuel parce que hier, il m’a tiré les cheveux.

Président  : Samuel, c’est vrai  ?

Samuel  : Oui.

Président  : Camille, qu’est-ce que tu lui demandes  ?

Camille  : Qu’il arrête. Donc, un avertissement.

Président  : Samuel, tu es d’accord  ?

Samuel  : Oui.

Président  : On passe. Je donne la parole à Jérémie.

4ème étape du Conseil : les félicitations

Cette dernière étape permet de cloturer le conseil sur une note positive. L’objectif est de signifier une reconnaissance de réussite ou une gratitude pour des actes positifs.

Martine Boncourt insiste sur le fait qu’un élève critiqué sur un point particulier à l’étape précédente fasse aussi l’objet d’une félicitation. On perçoit alors que la critique n’est pas un rejet de toute la personne mais concerne simplement une erreur faite à un moment donné, dans une situation donnée. Il n’y a pas de jugement global et définitif car la sanction reçue pour une transgression ne concerne pas l’intégrité de la personne, mais un acte particulier seulement.

Exemple :

Président  : Parole à Caroline pour les félicitations.

Caroline  : Je félicite Arnaud pour les beaux masques qu’il a faits pour Carnaval.

Arnaud : C’était pas moi, c’était moi et mon équipe.

Émeline  : Je félicite Karim qui a réussi toutes ses évales sur les tables.

Karim [rouge de fierté]  : Merci.

 

Un outil efficace seulement dans une optique de classe coopérative

Martine Boncourt souligne que le conseil des enfants ne doit pas être un outil mis au service de la discipline unilatérale d’un enseignant qui fait semblant de consulter les élèves mais finit par imposer ses propres décisions par une sorte de manipulation. Les élèves ne sont pas dupes.

Lorsque le Conseil n’a plus pour objet que de régler des conflits entre enfants, qu’aucune décision concernant l’organisation de la classe n’y est prise, son efficacité n’apparaît jamais aux yeux des élèves que dans la répression, par la sanction ou la réparation. Il devient un tribunal, il est dévoyé de sa fonction première qui est d’instaurer du lien social dans un groupe où le sujet peut émerger.

Ce type de conseil n’a de sens et d’efficacité que dans une pédagogie coopérative et montre ses limites dans le cadre d’une pédagogie traditionnelle, qui ne laisse pas (ou peu) de liberté aux enfants et fixe l’acquisition des savoirs académiques comme objectif unique (l’éducation morale et civique y étant vu comme le seul moyen d’éducation à la démocratie…).

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Source : L’autorité à l’école, mode d’emploi de Martine Boncourt (éditions ESF). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

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